1. La fin d'une époque?
Les conflits du travail ont fortement reculé depuis les années 70: à l'époque, en laissant de côté les grands conflits interprofessionnels, on comptait 3 à 4
millions de journées de grève (*) chaque année dans le secteur privé. Aujourd'hui, ce nombre est dix fois moins élevé.
Cette baisse des conflits résulte en fait de la combinaison de plusieurs facteurs.
La détérioration de la situation économique est sans doute la première cause de l'atténuation de leur nombre. La croissance et l'inflation ont pendant longtemps
donné aux entreprises la possibilité de satisfaire assez aisément les revendications, notamment salariales. Une dynamique positive se créait ainsi, la grève débouchant sur la hausse des salaires
(et souvent sur le paiement des jours de grève). Le ralentissement de la croissance et l'exacerbation de la concurrence ont remis en cause cette dynamique. Dans le même temps, le chômage, lié au
ralentissement de la demande, est devenu la préoccupation essentielle qu'affronte le salariat. Face à ce problème, il est peu efficace de menacer de bloquer provisoirement la production.
Le tournant économique des années 70 a également traduit un changement dans l'organisation de la production, dont les conséquences sociales sont très importantes.
La fin des années 70 a marqué le crépuscule des grandes usines en France. Les nouveaux modes de gestion de la main-d'oeuvre jouent également contre la grève, car ils ont tendance à diviser les
salariés. L'individualisation des rémunérations, le rôle essentiel des promotions impliquent que les salariés occupant le même poste sont en concurrence les uns avec les autres.
La mondialisation peut aussi expliquer l'atténuation des conflits du travail. Par la grève, les salariés cherchent à imposer un rapport de force favorable du fait
que l'entreprise perd de l'argent avec l'arrêt du travail et de la production. Mais il n'existe pas d'organisation internationale efficace des salariés d'un même secteur. Les grèves dans les
entreprises soumises à la concurrence internationale sont donc rares, car les salariés n'ont pas intérêt à affaiblir leur entreprise.
Comment expliquer la participation à un conflit ?
De manière plus générale, Karl Marx (1818-1883) estime que l'oppression ou l'injustice ne suffisent pas à expliquer le conflit, d'autant que les rapports sociaux
sont généralement cachés et les acteurs sociaux aliénés. Il insiste sur la notion de classe sociale "pour soi", c'est-à-dire sur la conscience d'intérêts communs, susceptible de pousser les
individus à entreprendre des actions communes. Ces classes naissent du lien dynamique entre la conscience de classe et la lutte des classes: c'est dans la lutte que se construit la conscience
de classe, qui à son tour favorise la lutte des classes.
2. Y a-t-il moins de conflits?
Nombre de journées individuelles non travaillées dans le secteur privé, les transports et la fonction publique d'Etat, en millions
3. De nouvelles formes de conflit
Le débrayage (*) d'une durée inférieure à une journée est un mode de conflit qui échappe au comptage des inspecteurs du travail. Or, cette forme d'action a connu un
très net développement ces dernières années. Selon l'enquête Réponse, 18% des établissements de plus de 50 salariés ont connu ce type de mouvement dans les années 2002-2004, contre 10% au début
des années 90. Ces débrayages peuvent prendre la forme d'un arrêt de travail d'une demi-heure le matin, puis un second avant le déjeuner, etc. De sorte que quatre arrêts ne coûtent que deux
heures de salaire aux grévistes, mais gênent considérablement la production.
Evolution des formes et de la fréquence des conflits du travail dans les établissements de plus de 20 salariés, en %
Lecture: 10 % des établissements de plus de 20 salariés ont connu des débrayages entre 2002 et 2004, contre 7,5 % entre 1996 et 1998.
On constate également une montée des situations conflictuelles sans arrêt de travail. Ex: refus des heures supplémentaires, augmentation du recours au droit,
pétitions .
Arnaud Parienty
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